« Le libertinage n’était pas le chaos, c’était une discipline »

Entretien réalisé par Claire Vasseur pour Les Liaisons Dangereuses


La Dr Isabelle Chastenet enseigne l’histoire des mœurs à l’université et dirige un séminaire consacré aux pratiques amoureuses de l’Ancien Régime. Son essai Les Stratèges du désir : pouvoir, réputation et séduction dans l’aristocratie du XVIIIe siècle (Éditions Payot, 2025) a renouvelé la lecture historique des Liaisons dangereuses en la replaçant dans son contexte social exact : celui d’une aristocratie désœuvrée, obsédée par le paraître, où la conquête amoureuse fonctionnait comme un langage de pouvoir à part entière.

Nous l’avons rencontrée pour comprendre ce que le libertinage du siècle des Lumières peut encore nous enseigner sur la séduction, deux cent quarante ans après la publication du roman de Laclos.

Pour prolonger cette lecture historique, l’analyse du roman de Laclos et de sa vision de la séduction offre un éclairage complémentaire sur les intentions morales de l’auteur.


I. Une société de cour organisée autour du désir

Claire Vasseur : Votre livre décrit le libertinage aristocratique comme une « discipline » plutôt qu'un simple relâchement des mœurs. Que voulez-vous dire par là ?

Dr Isabelle Chastenet : On imagine souvent le XVIIIe siècle aristocratique comme une époque de licence généralisée, où tout était permis parce que la morale religieuse avait perdu son emprise sur les élites. C'est une erreur de perspective. Le libertinage, tel qu'il se pratiquait dans les salons parisiens et les châteaux de province, obéissait à des codes d'une rigueur extrême. Rien n'était laissé au hasard : le choix du moment pour écrire une lettre, la formule exacte d'un compliment, la mise en scène d'une indifférence calculée. C'était un art stratégique, comparable en un sens à l'art militaire ou à l'art diplomatique — d'ailleurs les mémoires de l'époque empruntent constamment leur vocabulaire à la guerre et à la politique.

Ce que le roman de Laclos capture avec une précision remarquable, c'est justement cette dimension tactique. Valmont et Merteuil ne cèdent jamais à l'impulsion pure. Ils planifient, ils differment, ils orchestrent. C'est cette discipline qui rendait le libertinage fascinant pour ses contemporains, et c'est elle qui continue de fasciner aujourd'hui.

C.V. : Pourquoi cette aristocratie avait-elle tant investi son énergie dans ces jeux de séduction ?

Dr Isabelle Chastenet : Il faut comprendre le contexte social. À la fin du XVIIIe siècle, la haute noblesse de cour avait perdu une grande partie de son pouvoir politique réel au profit de la monarchie absolue et de son administration. Les grandes familles ne gouvernaient plus de territoires comme au Moyen Âge — elles vivaient à la cour, sous surveillance, désœuvrées, avec un besoin vital de démontrer leur supériorité par d'autres moyens que le pouvoir militaire ou administratif.

La séduction est devenue un des rares terrains où cette aristocratie pouvait encore exercer une domination sociale visible. Conquérir quelqu'un de haute naissance, déjouer la vigilance d'un mari, orchestrer une rupture retentissante — c'étaient des victoires qui se racontaient, se commentaient, circulaient dans les salons. La réputation d'un libertin ou d'une libertine se construisait exactement comme une carrière militaire, avec ses exploits et ses trophées.

C.V. : Le salon jouait-il un rôle particulier dans cette économie de la séduction ?

Dr Isabelle Chastenet : Un rôle absolument central, et souvent sous-estimé. Le salon était à la fois une scène, un tribunal et un marché. On y observait qui parlait à qui, qui cherchait à impressionner qui, qui affichait une froideur suspecte envers une personne qu'on savait par ailleurs très attentionnée en privé. C'était un théâtre permanent de signaux à décoder.

Et les grandes salonnières — je pense à des figures réelles comme Madame du Deffand ou Madame Geoffrin — exerçaient là un pouvoir considérable, bien que non institutionnel. Elles décidaient qui entrait dans le cercle, qui en était exclu, quelles réputations se faisaient et se défaisaient. Le salon était leur territoire souverain, dans une société qui leur refusait par ailleurs presque tout pouvoir légal.


II. La correspondance comme arme de séduction

Galerie de portraits anciens dans un salon aristocratique français, cadres dorés, murs bordeaux profond

C.V. : Le roman de Laclos est un roman épistolaire. La lettre avait-elle vraiment ce statut d'arme stratégique dans les jeux de séduction réels ?

Dr Isabelle Chastenet : Absolument, et c'est l'un des aspects les plus fascinants de cette période pour un historien. La lettre n'était pas un simple message — c'était un objet construit avec un soin extrême, souvent réécrit plusieurs fois avant l'envoi définitif, parfois avec l'aide d'un tiers pour peaufiner le style. On archivait les lettres reçues, on les relisait, on les faisait parfois circuler discrètement pour humilier un rival ou consolider une réputation.

Ce que Laclos dramatise — les lettres de Merteuil et Valmont qui deviennent des pièces à conviction, des armes de chantage, des instruments de manipulation — n'est pas une pure invention romanesque. On trouve dans les archives de l'époque des cas authentiques de correspondances amoureuses utilisées comme leviers de pouvoir, parfois même produites devant des tribunaux ecclésiastiques lors de procès en séparation.

C.V. : Cette importance de l'écrit, du différé, du temps de la réflexion, contraste beaucoup avec l'instantanéité de nos échanges numériques aujourd'hui.

Dr Isabelle Chastenet : C'est précisément le point que je développe dans mon essai, et qui, je crois, parle beaucoup à mes lecteurs contemporains. La lettre du XVIIIe siècle imposait un délai — le temps de l'écriture, le temps de l'acheminement, parfois plusieurs jours. Ce délai n'était pas un obstacle à la séduction, il en était un ingrédient actif. Il créait de l'anticipation, obligeait à la formulation précise du désir, empêchait la réaction à chaud.

Aujourd'hui, la messagerie instantanée a supprimé ce délai, et avec lui, une bonne partie de la tension qui rendait la correspondance amoureuse si puissante. On peut d'ailleurs noter un phénomène intéressant : de nombreuses personnes redécouvrent aujourd'hui la valeur du différé, en s'imposant volontairement un temps de réponse plus long. C'est une forme de retour instinctif vers cette sagesse du XVIIIe siècle, sans forcément la nommer ainsi. Sur ce sujet précis, [l'art de la rétention et du mystère dans la séduction contemporaine](/blog/attirer-par-le-mystere-art-retention-2026/) prolonge cette réflexion de façon très concrète.

C.V. : La Marquise de Merteuil est souvent présentée comme un personnage précurseur d'une forme de féminisme stratégique. Est-ce que cette lecture tient historiquement ?

Dr Isabelle Chastenet : Elle tient, à condition de ne pas la moderniser à outrance. Merteuil expose elle-même, dans sa fameuse lettre à Valmont, comment elle a dû apprendre à dissimuler ses pensées, à maîtriser ses expressions, à construire un personnage public entièrement contrôlé, précisément parce que la société ne lui laissait aucune marge d'erreur. Un homme libertin pouvait accumuler les scandales et rester un parti recherché. Une femme dans la même situation était définitivement ruinée socialement au premier faux pas.

Cette asymétrie du risque a produit, chez certaines femmes de l'aristocratie, une sophistication stratégique remarquable — une lucidité sur les mécanismes sociaux que les hommes, protégés par leur statut, n'avaient pas toujours besoin de développer. Ce n'est pas un féminisme au sens moderne du terme, mais c'est une forme de puissance intellectuelle née de la contrainte, et c'est cela qui rend le personnage de Merteuil si vertigineux encore aujourd'hui.


III. Le jeu, la réputation et leurs limites

C.V. : Le libertinage avait-il des règles morales, ou était-ce vraiment un espace sans limites ?

Dr Isabelle Chastenet : Il y avait un code d'honneur, informel mais bien réel, qui régissait les relations entre libertins. Trois règles principales revenaient systématiquement dans les mémoires et correspondances de l'époque. D'abord, ne jamais se vanter publiquement d'une conquête — la discrétion, paradoxalement, était une condition du jeu, même si elle était très souvent transgressée en privé, dans les cercles restreints. Ensuite, préserver autant que possible la réputation de la personne séduite, notamment si elle était mariée — la ruiner ouvertement était considéré comme un manquement grave. Enfin, une forme de loyauté entre libertins eux-mêmes, un respect tacite qui empêchait, en théorie, de séduire la maîtresse déclarée d'un ami proche.

Le roman de Laclos est justement construit sur la transgression systématique de ces trois règles par Valmont et Merteuil, ce qui explique le scandale qu'il a suscité à sa publication en 1782. Les lecteurs contemporains de Laclos reconnaissaient parfaitement ce code, et voyaient avec un mélange de fascination et d'effroi à quel point ses personnages le piétinaient sans vergogne.

C.V. : Ce jeu de la réputation ressemble-t-il, selon vous, à certains mécanismes que l'on observe encore dans la séduction contemporaine ?

Dr Isabelle Chastenet : De façon frappante, oui. La réputation numérique fonctionne aujourd'hui selon une logique très comparable à celle des salons du XVIIIe siècle : ce que les autres disent de vous, ce qui circule sur vous, ce que révèlent vos profils et vos interactions publiques, tout cela façonne votre capital de séduction avant même la première conversation. Les réseaux sociaux ont recréé, à une échelle massive, cette scène permanente d'observation mutuelle qui caractérisait la société de cour.

Ce que le XVIIIe siècle nous enseigne ici, c'est la valeur de la maîtrise de son image sans tomber dans le cynisme total. Merteuil finit par être détruite précisément parce qu'elle a instrumentalisé sa réputation jusqu'à l'excès, sans plus aucune limite éthique. C'est une mise en garde qui garde toute sa pertinence : la stratégie de séduction qui ignore complètement l'éthique se retourne, tôt ou tard, contre celui ou celle qui la pratique.

C.V. : L'esprit, la conversation, le trait d'esprit occupaient une place centrale dans la séduction de cette époque. Est-ce que cela a un équivalent aujourd'hui ?

Dr Isabelle Chastenet : C'était même la compétence sociale numéro un. Savoir manier le mot juste, la répartie, l'allusion à double sens, était considéré comme infiniment plus séduisant que la seule beauté physique. Les mémoires de l'époque regorgent d'anecdotes où une personne peu avantagée physiquement conquiert par la seule vivacité de son esprit, tandis qu'une beauté sans conversation est jugée fade et vite délaissée.

Je pense que cette valorisation de l'esprit reste extrêmement pertinente aujourd'hui, y compris dans des contextes très contemporains comme les échanges par messages. D'ailleurs, [les codes de la séduction par SMS et messagerie](/blog/seduire-par-le-texte-sms-messages-2026/) reposent sur des mécanismes très proches de ceux que je décris pour le XVIIIe siècle : le timing, le sous-entendu, l'art de suggérer sans jamais tout dire. Ce sont les mêmes ressorts psychologiques, transposés dans un médium différent.


IV. Ce que le XVIIIe siècle nous apprend encore

C.V. : Si vous deviez résumer en une leçon ce que la séduction contemporaine devrait retenir du libertinage aristocratique, quelle serait-elle ?

Dr Isabelle Chastenet : Que la séduction est un art, et non un instinct brut. Le XVIIIe siècle a poussé cette idée jusqu'à ses limites les plus vertigineuses — parfois jusqu'à la cruauté, comme le montre le destin tragique de Madame de Tourvel dans le roman de Laclos. Mais l'idée de fond demeure valable : la séduction se travaille, se pense, se raffine. Elle suppose une connaissance fine de l'autre, une maîtrise de soi, une capacité à différer la satisfaction immédiate au profit d'une tension plus riche.

Ce que je souhaite à mes lecteurs, c'est de retenir la discipline et l'intelligence de ce siècle sans en reproduire la froideur calculatrice. Le meilleur du libertinage des Lumières, ce n'est pas la manipulation de Valmont — c'est l'exigence intellectuelle qu'il porte, appliquée cette fois à une séduction qui respecte véritablement l'autre. D'ailleurs, [l'analyse de la méthode Valmont à l'ère moderne](/blog/valmont-methode-seduction-moderne-2026/) montre bien comment on peut extraire l'intelligence stratégique du personnage tout en rejetant sa cruauté.

C.V. : Diriez-vous que la liberté sexuelle de cette aristocratie annonçait une forme de libération plus large, ou était-elle réservée à une élite très restreinte ?

Dr Isabelle Chastenet : Il faut être très prudent ici. Cette liberté n'existait que pour une infime minorité — quelques milliers de personnes tout au plus, dans une France de vingt-huit millions d'habitants. Le peuple et même la bourgeoisie vivaient sous des contraintes morales et religieuses beaucoup plus strictes, et les femmes de cette élite payaient elles-mêmes cette liberté d'un prix très inégal par rapport aux hommes, comme je l'évoquais à propos de Merteuil.

Ce n'était donc pas une libération au sens où on l'entendrait aujourd'hui, mais plutôt un privilège de classe, exercé dans un cadre extrêmement codifié et surveillé. Ce qui est fascinant, c'est de voir comment cette élite a développé, dans cet espace restreint, une sophistication psychologique et stratégique qui continue de nourrir notre imaginaire de la séduction, bien au-delà de son contexte historique d'origine.

C.V. : Un dernier mot pour les lecteurs qui redécouvrent Laclos aujourd'hui ?

Dr Isabelle Chastenet : Je leur dirais de lire *Les Liaisons dangereuses* moins comme un manuel de séduction que comme un avertissement magnifiquement écrit sur ce qui arrive quand l'intelligence stratégique se sépare complètement de l'empathie. Valmont et Merteuil sont fascinants parce qu'ils excellent dans leur art — mais leur fin tragique nous rappelle que la séduction la plus brillante, dénuée de toute considération pour l'autre, finit toujours par se retourner contre celui qui la pratique.

C'est peut-être la leçon la plus actuelle du XVIIIe siècle : on peut être stratège sans être cruel, on peut cultiver l'art du jeu et du désir sans détruire ce qui se trouve sur son passage. C'est cet équilibre subtil, entre intelligence et intégrité, que je crois profondément moderne.


La Dr Isabelle Chastenet enseigne l’histoire des mœurs et dirige un séminaire universitaire sur les pratiques amoureuses de l’Ancien Régime. Son essai Les Stratèges du désir est disponible aux Éditions Payot. Pour approfondir ces thématiques, consultez également l’art de la séduction chez Valmont et, pour une perspective complémentaire sur la confiance en soi dans la séduction contemporaine, cette analyse du réseau Les Liaisons Dangereuses.


À propos de la journaliste : Claire Vasseur collabore régulièrement avec Les Liaisons Dangereuses sur les questions de psychologie et de relations amoureuses.

Questions fréquentes

Un système social et intellectuel codifié, où la séduction obéissait à des règles de stratégie, de réputation et de jeu social, bien plus qu'à un simple désordre des mœurs. Le libertinage était une discipline autant qu'un plaisir.

Oui dans ses mécanismes — le pouvoir de la réputation, la correspondance comme arme, la rivalité entre libertins — mais Laclos en exagère la cruauté à des fins morales. La réalité historique connaissait aussi des formes de libertinage plus ludiques et moins destructrices.

L'importance du jeu et du différé du désir, la valeur de l'esprit et de la conversation, et la lucidité sur ses propres intentions. Ce que le XVIIIe siècle nous apprend surtout, c'est que la séduction est un art qui se travaille, pas un instinct brut.

Certaines, comme les grandes salonnières ou des figures comme la Marquise de Merteuil dans la fiction, exerçaient un pouvoir stratégique considérable, à défaut d'un pouvoir légal. Le salon et la correspondance étaient leurs instruments de souveraineté.

Oui, un code d'honneur informel existait : ne jamais se vanter publiquement, préserver la réputation d'autrui autant que possible, et respecter certaines formes de loyauté entre libertins. Ces règles étaient souvent transgressées, ce qui causait précisément les scandales et les drames.