« La séduction authentique, c’est d’abord l’art de se connaître soi-même »
Entretien réalisé par Claire Vasseur pour Les Liaisons Dangereuses
La Dr Sophie Renard exerce dans le 11e arrondissement de Paris depuis douze ans. Sexologue clinicienne et psychothérapeute, elle a accompagné plusieurs milliers de patients dans leur rapport à l’intimité, au désir et à la relation amoureuse. Son livre Séduire sans tricher (Éditions du Seuil, 2024) a suscité un débat vif dans les cercles de la psychologie et du développement personnel : peut-on vraiment séduire sans stratégie ? La question, aussi ancienne que les intrigues de Valmont et de la Marquise de Merteuil, se pose avec une acuité nouvelle à l’ère des applications de rencontre et des tutoriels de séduction sur les réseaux sociaux.
Nous l’avons rencontrée dans son cabinet pour un entretien sans concession.
Avant de plonger dans cet entretien, une lecture sur les approches de la confiance en soi dans la séduction permet de situer le terrain théorique que la Dr Renard remet en question avec nuance.
I. Se connaître avant de séduire
Claire Vasseur : Votre livre s'intitule Séduire sans tricher. La séduction implique-t-elle nécessairement une forme de tromperie ?
Dr Sophie Renard : C'est précisément la question que je voulais poser. On associe souvent séduction et manipulation, comme si attirer quelqu'un nécessitait de lui dissimuler quelque chose — sa vraie personnalité, ses intentions, ses vulnérabilités. Or cette conception de la séduction, très présente dans notre imaginaire collectif — de Laclos aux pickup artists contemporains —, aboutit paradoxalement à l'opposé de ce qu'elle promet. Vous obtenez peut-être une conquête, mais vous ne créez pas de connexion. Et c'est la connexion que la plupart des gens cherchent réellement.
La tromperie, dans la séduction, c'est d'abord se mentir à soi-même. Jouer un personnage que vous n'êtes pas parce que vous croyez qu'il sera plus attrayant. Le problème, c'est que ce personnage demande une énergie considérable à maintenir, et que si l'attirance naît, elle naît pour quelqu'un qui n'existe pas.
C.V. : Vous parlez de connaissance de soi comme préalable à la séduction. Est-ce vraiment accessible à tout le monde ?
Dr Sophie Renard : La connaissance de soi n'est jamais un état stable — c'est un processus. Personne ne se connaît parfaitement. Mais il y a des niveaux. Au niveau minimal, il s'agit de savoir ce que vous voulez réellement d'une relation, ce qui vous attire vraiment, et quelles sont vos peurs — peur du rejet, peur de l'engagement, peur de l'intimité. Ce dernier point est fondamental : beaucoup de gens séduisent avec frénésie précisément pour ne jamais avoir à s'approcher trop près.
Dans ma pratique, je vois des patients qui accumulent des conquêtes mais qui, au fond, sont terrifiés par l'idée d'être réellement vus. La séduction devient alors un écran, un rituel de substitution à la vraie intimité. C'est ce que j'appelle la séduction-défense.
C.V. : Comment distinguer séduction-défense et séduction authentique dans sa propre expérience ?
Dr Sophie Renard : La question que je pose à mes patients est simple : après une soirée où vous avez séduit quelqu'un, comment vous sentez-vous ? Exalté, vivant, présent ? Ou soulagé d'avoir validé quelque chose — votre attractivité, votre valeur ? Si c'est la deuxième option, vous utilisez la séduction pour réguler une insécurité, pas pour entrer en relation.
Ce n'est pas un jugement de valeur. C'est une information clinique extrêmement utile. Parce que dès lors que vous identifiez cette mécanique, vous pouvez travailler dessus. Et ce travail libère une quantité d'énergie considérable — celle que vous dépensez à maintenir une façade.
II. L’intelligence émotionnelle au cœur de l’attraction
C.V. : Vous accordez une place centrale à l'intelligence émotionnelle dans la psychologie amoureuse. Pourquoi est-ce un facteur de séduction ?
Dr Sophie Renard : Parce que ce que nous cherchons fondamentalement dans une relation, c'est d'être compris. Pas d'être admiré — compris. L'intelligence émotionnelle, c'est cette capacité à percevoir ce que l'autre ressent, à nommer ce qu'on ressent soi-même, et à créer un espace où ces deux réalités peuvent coexister sans que l'une écrase l'autre.
Dans un contexte de séduction, cela se traduit très concrètement : vous êtes en conversation avec quelqu'un, et au lieu de calculer votre prochain mot d'esprit ou de vérifier si vous faites bonne impression, vous êtes réellement là, attentif à ce qui se passe dans l'échange. Cette présence-là est magnétique. Les neurosciences l'ont confirmé : l'attention soutenue et bienveillante libère des hormones d'attachement chez celui qui la reçoit.
C.V. : Et pourtant, on entend souvent que l'« intérêt trop visible » serait un repoussoir. Que répondez-vous à cela ?
Dr Sophie Renard : C'est une confusion fréquente entre présence et besoin. L'intérêt qui repousse est un intérêt anxieux — « je veux que vous m'aimiez parce que j'ai besoin que vous m'aimiez ». Cette énergie de manque est effectivement perceptible et déstabilisante. Elle met l'autre en position de devoir combler un vide, ce qui est oppressant.
L'intérêt qui attire est un intérêt curieux — « je veux vous connaître parce que vous m'intéressez ». Il n'y a pas de besoin dans ce regard, il y a de la curiosité. Et la curiosité authentique est l'une des formes les plus profondes de respect. Elle dit : vous existez en dehors de moi, et c'est précisément ce qui vous rend fascinant.
C.V. : Les signaux non-verbaux — regard, posture, voix — sont-ils véritablement déterminants, ou leur importance est-elle surestimée ?
Dr Sophie Renard : Ils sont déterminants, mais pas pour les raisons qu'on croit. Le non-verbal n'est pas un ensemble de « techniques » à appliquer — incliner la tête à 15 degrés, maintenir le contact visuel 3,7 secondes. Cette approche mécaniste produit des gens qui ont l'air de robots sociaux. Le non-verbal est déterminant parce qu'il est le reflet de votre état intérieur. Si vous êtes réellement à l'aise, curieux, présent — votre corps le dit. Si vous simulez, votre corps le dit aussi, et les gens le perçoivent inconsciemment, même quand ils ne peuvent pas l'articuler.
Ce que vous pouvez travailler, en revanche, c'est votre état intérieur. Diminuer l'anxiété sociale, développer la confiance en votre valeur propre, cultiver une curiosité authentique pour les autres. Le non-verbal suit.
III. Les erreurs que font presque tous
C.V. : Quelles sont les erreurs les plus fréquentes que vous observez dans votre cabinet ?
Dr Sophie Renard : Trois erreurs reviennent de façon systématique.
La première, c'est ce que j'appelle la séduction généraliste — vouloir plaire à tout le monde. C'est une erreur fondamentale parce que chercher à être universellement attrayant vous contraint à effacer tout ce qui vous rend singulier. Or c'est précisément la singularité qui crée l'attraction véritable. Les personnes qui polarisent — qui divisent, qui assument leurs aspérités — sont infiniment plus désirables que celles qui s'arrondi pour ne froisser personne.
La deuxième erreur, c'est la confusion entre validation et désir. Beaucoup de mes patients ne cherchent pas vraiment une relation — ils cherchent à être choisis. C'est différent. Être choisi répond à un besoin de sécurité. Désirer quelqu'un répond à un élan vital. Les deux peuvent coexister, mais quand la validation prend le dessus, vous finissez par attirer des personnes qui n'ont pas les mêmes besoins que vous, parce que vous avez modulé votre présentation pour les séduire elles, plutôt que de trouver quelqu'un qui vous convienne.
La troisième — et c'est peut-être la plus difficile à entendre — c'est de ne pas écouter les signaux négatifs. Non pas par arrogance, mais par peur. Accepter qu'une personne ne soit pas intéressée est vécu comme une confirmation d'un défaut fondamental, alors que c'est simplement de l'incompatibilité. Cette incapacité à recevoir un « non » sans catastrophiser est ce qui alimente les comportements de poursuite que nous voyons malheureusement beaucoup.
C.V. : Les applications de rencontre ont-elles changé la façon dont vos patients séduisent et se séduisent ?
Dr Sophie Renard : Considérablement. Et pas uniquement dans le sens que l'on croit. On dit souvent que les applications ont superficialisé la rencontre. C'est en partie vrai — le swipe introduit une logique de sélection rapide qui peut déshumaniser. Mais j'observe aussi quelque chose d'inattendu : pour certains patients, particulièrement ceux qui souffrent d'anxiété sociale, les applications ont été une porte d'entrée. Elles permettent une approche progressive — d'abord le texte, puis une conversation, puis une rencontre. Ce sas rassurant a aidé des personnes qui n'auraient jamais osé aborder quelqu'un en soirée.
Ce qui a changé de façon plus préoccupante, c'est le rapport à l'abondance. Avoir l'impression qu'il y a toujours quelqu'un d'autre, juste derrière l'écran, crée une difficulté à s'investir. L'engagement devient risqué quand l'alternative semble illimitée. C'est une illusion — la qualité des connexions ne suit pas la quantité des options —, mais elle est suffisamment puissante pour fragiliser les relations naissantes.
IV. Le désir s’apprend-il ?
C.V. : Votre titre parle de « séduire sans tricher ». Mais l'art de séduire n'implique-t-il pas toujours une mise en scène de soi ?
Dr Sophie Renard : Il y a une différence entre mise en scène et fabrication. Nous nous mettons tous en scène dans une certaine mesure — nous choisissons nos vêtements, notre cadre, le moment où nous parlons de certaines choses. C'est de la présentation de soi, et c'est légitime. Ce qui est problématique, c'est quand la mise en scène devient une construction — quand vous ne présentez plus une version de vous-même, mais un personnage que vous avez créé spécialement pour séduire.
La question que je pose à mes patients est : si cette personne vous voyait dans votre cuisine un mardi matin, en pyjama, de mauvaise humeur, est-ce qu'elle serait déçue ou est-ce qu'elle verrait quelqu'un qu'elle reconnaît ? Si c'est la première option, vous avez séduit avec un masque.
C.V. : Est-ce que le désir s'apprend ?
Dr Sophie Renard : Oui, mais pas dans le sens où on le comprend habituellement. On ne peut pas apprendre à désirer une personne spécifique — le désir ne se force pas et ceux qui essaient le savent bien. Mais on peut apprendre à se rendre disponible au désir. Beaucoup de personnes que je vois sont coupées de leur propre désir — elles ont appris, souvent dès l'enfance, que vouloir est dangereux, que le désir expose, que l'attente crée la souffrance. Elles sont donc dans une forme d'anesthésie émotionnelle qui les empêche de vraiment ressentir l'attraction.
Le travail thérapeutique consiste souvent à rouvrir ces canaux — à se permettre de vouloir, d'espérer, de préférer. C'est un travail de désanesthésie. Et quand il réussit, les patients ne rapportent pas seulement une vie amoureuse plus riche. Ils rapportent une vie plus intense dans toutes ses dimensions.
C.V. : Un dernier mot pour ceux qui lisent cet entretien et se demandent par où commencer ?
Dr Sophie Renard : Je leur dirais de commencer par une question très simple et très difficile : qu'est-ce que je veux vraiment ? Pas ce que je crois que je devrais vouloir, pas ce que ma famille ou ma culture m'ont dit de vouloir. Ce que je veux, moi, dans une relation, dans un échange, dans un corps. Cette question, posée honnêtement, est le point de départ de toute séduction authentique. Et la réponse, aussi imparfaite soit-elle, est infiniment plus attrayante que n'importe quelle technique.
Laclos le savait — c'est d'ailleurs pour ça que ses personnages sont si fascinants, même deux siècles après. Valmont et Merteuil ne nous hypnotisent pas parce qu'ils manipulent bien. Ils nous hypnotisent parce qu'ils désirent avec une intensité absolue. C'est ça, la vraie séduction.
La Dr Sophie Renard reçoit en consultation à Paris (11e). Son livre Séduire sans tricher est disponible aux Éditions du Seuil. Retrouvez nos autres analyses sur les signes d’intérêt amoureux et la psychologie amoureuse pour approfondir votre compréhension de la dynamique relationnelle.
À propos de la journaliste : Claire Vasseur collabore régulièrement avec Les Liaisons Dangereuses sur les questions de psychologie et de relations amoureuses.
Questions fréquentes
La séduction authentique repose sur la connaissance de soi, la présence totale à l'autre et l'absence de manipulation. Elle crée des liens durables plutôt que des victoires éphémères.
Jouer un personnage plutôt que d'être soi-même, chercher à plaire à tout le monde au lieu de trouver une réelle compatibilité, et confondre désir de validation et désir authentique de connexion.
Le désir se cultive par la curiosité, l'ouverture et la conscience de ses propres besoins. On peut apprendre à mieux le reconnaître, le formuler et le partager — c'est le cœur du travail sexologique.
Une personne émotionnellement intelligente sait lire les états intérieurs de l'autre, moduler son approche et créer un espace de sécurité où l'attraction peut naître naturellement, sans pression.
Les codes évoluent mais certains fondamentaux demeurent : écoute, présence, confiance en soi. Ce qui change, c'est la permission croissante donnée aux hommes d'être vulnérables et aux femmes d'être explicitement désirantes.